Open World Forum – L’Open Source, Une Force Économique Majeure

Open World Forum 2011 - co-Presidents

[caption id="attachment_31736" align="aligncenter" width="640" caption="co-Présidents Louis Montagne et Jean-Pierre Laisné - Photo David Pell CCbySA"]Open World Forum 2011 - co-Presidents[/caption]

La 4e édition de l’Open World Forum, une conférence internationale dédiée à la réflexion autour de l’Open Source s’est tenue du 22 au 24 septembre 2011 à Paris. Dans le cadre du partenariat média d’Ubergizmo, je me suis entretenue avec les co-Présidents, Jean-Pierre Laisné, et Louis Montagne et avec Véronique Torner, co-fondatrice de l’Open CIO Summit.

En quelques années, l’Open Source a pris une part proéminente dans l’industrie du développement logiciel, car il a naturellement suivit la croissance de l’Internet qui repose, pour son infrastructure, en majorité sur des technologies issues du logiciel libre. Selon les trois intervenants, l’Open Source, qui éveillait la suspicion à ses débuts, fait maintenant partie intégrante des stratégies des DSI des entreprises, petites et grandes.

Jean-Pierre Laisné, Louis Montagne et Véronique Torner ont partagé avec moi leurs idées sur le sujet, veuillez trouver ci-dessous un condensé de leurs propos (recueillis séparément sur des questions similaires).

Pour faciliter votre lecture et la navigation dans ce texte assez long, voici les grands thèmes abordés au cours de ces entretiens:

Qui était à l’initiative de l’Open World Forum?
Pourquoi promouvoir l’Open Source?
Quels sont les bénéfices de l’Open Source?
Keynote de l’Open World Forum 2011: Open Everything – Quel est le message?
Un monde ouvert et plus social? Seulement 1,5% de femmes dans l’Open Source, que faire pour que leur participation augmente?

Qui était  à l’initiative de l’Open World Forum?

1) Qui était  à l’initiative de l’Open World Forum et depuis quand êtes vous respectivement Présidents de la conférence ?

Jean-Pierre Laisné : L’Open World Forum a été créé il y a quatre ans pour tenter de dissiper un malentendu sur la définition de l’Open Source, le but était de remonter le niveau moyen de compréhension de ce qu’est l’Open Source auprès des décideurs et leur permettrent ainsi d’échanger leurs idées sur le sujet. En effet, à cette époque, les gens avaient du mal à clarifier le positionnement de l’Open Source en tant que méthode de développement, ou « business model ».

J’ai donc, avec Jean-Louis Missika de la Mairie de Paris, et l’aide de la communauté Open Source française, mis en place la première édition de l’Open World Forum en 2008. L’accès de la conférence n’a jamais été restreint à personne, mais au début, l’OWF n’offrait que le format “Think Tank”, les volets CODE et EXPERIMENT  qui se présentent plus sous un format de workshops (ateliers) ont été ajoutés en 2011. J’étais Président de la première édition, la présidence est volontairement alternée pour ne pas la personnaliser, de ce fait, nous avons eu quatre présidents depuis la création de la conférence, et c’est la première fois cette année que nous avons deux co-Présidents.

Louis Montagne : La ville de Paris, la région Île-de-France et un certain nombre de communautés du logiciel libre étaient à l’origine de la création de l’Open World Forum en 2008, dont l’AFUL (Association Française des Utilisateurs de Linux), l’APRIL, le CNLL (Conseil National du Logiciel Libre – association non gouvernementale), et des pôles de compétitivité dont Systematic (groupe GTLL dédié a L’Open Source) et Cap Digital (groupe dédié a L’Open Source : coLLibri).  Je suis co-Président de l’OWF depuis cette année, et j’ai suggéré l’extension de la conférence aux journées CODE, plus particulièrement dédiée aux développeurs, et EXPERIMENT, à destination du grand public, qui offre des ateliers d’expérimentations compréhensibles et accessibles, pendant lesquels ont peut jouer, travailler et bricoler. Des artistes tels que Evan Roth ont également présenté leurs projets artistiques Open Source.

Pourquoi promouvoir l’Open Source?

2) (Question aux co-Presidents) Quelle est votre motivation à promouvoir l’Open Source au travers d’une conférence comme l’Open World Forum?

co-Présidents Open World Forum 2011

co-Présidents Louis Montagne et Jean-Pierre Laisné - Photo David Pell CCbySA

 

Louis Montagne : l’objectif est de faire parler de l’Open Source, de montrer que ce domaine est actif, qu’il représente une bonne proportion d’entreprises engagées dans les nouvelles technologies et enfin, que lors d’un tel évènement, les sujets fondamentaux sont abordés.

Selon moi, le logiciel libre revêt deux aspects principaux : le premier est l’aspect militant et représente un idéal, en effet, c’est une des seules formes de partage de connaissance, il est donc important d’expliquer comment cela fonctionne pour s’assurer du reversement du code par les participants, ceci pour éviter que les gens se servent sans donner à la communauté en retour. Il est cependant intéressant de noter que certaines licences Open Source obligent à reverser le code. Actuellement, l’intérêt de reverser le code pour la bonne marche d’un projet est aussi devenu assez clair pour la majorité des acteurs du domaine.

Le deuxième est l’aspect industriel : aujourd’hui, le logiciel libre est vraiment reconnu par l’industrie, et beaucoup de grands groupes ont des projets de recherches Open Source qui sont vraiment gérés en tant que tels, avec une bonne intégration de la contribution de la communauté, externe à l’entreprise, dans la planification du développement. Un des avantages de l’Open Source est aussi d’accélérer le développement d’un projet, ce qui est très utile en cas de création d’une startup, par exemple.


Jean-Pierre Laisné
:
L’Open Source a un impact à la fois sur la société, sur le business en général et sur la recherche. Les projets commencent par la R&D, l’innovation qui en résulte transforme la façon de faire du commerce avec le logiciel et on va un peu plus loin en partageant les connaissances acquises grâce au fonctionnement même de l’Open Source.

Les motivations à promouvoir l’Open Source sont communes à tous les participants, l’intérêt étant d’amplifier son impact sur l’innovation, sur le business et sur la société, de façon à obtenir des écosystèmes durables qui permettent de développer de la richesse sur la base d’un certain nombre de valeurs: partager, collaborer pour créer des biens qui peuvent servir à tout le monde. On retrouve ce type de valeurs avec Creative Commons par exemple.


3) (Question à Véronique Torner) Quelle était votre motivation à co-fonder votre entreprise Alter Way dédiée à l’Open Source?

Véronique Torner: Après avoir co-dirigé avec Philippe Montargès plusieurs projets de développement d’applications majoritairement propriétaires, j’ai cofondé Alter Way avec lui en 2006, une société  de service entièrement dédiée au logiciel libre.

Notre motivation à créer cette nouvelle structure reposait sur deux raisons : tout d’abord, nous pensions être arrivés au bout du modèle propriétaire, alors que le modèle de développement Open Source nous paraissait correspondre à l’avenir, avec un marché en très forte croissance.

Deuxièmement, la philosophie de partage et d’échange de l’Open Source nous plaisait, Philippe et moi sommes convaincus de l’intérêt de l’ouverture comme force créatrice de valeur, tant sur le plan économique que sur le plan de la dynamique d’innovation.

Et, sans être une idéologue de ce mouvement, je peux affirmer de façon pragmatique que les vertus de l’Open Source vont au-delà du développement informatique avec des projets tels que Open Data ou Creative Commons, par exemple.


4) (Question à Véronique Torner) Quelle est votre motivation à être intervenante à l’Open World Forum, pouvez vous me dire quels étaient les thèmes de votre intervention à cette conférence?

Véronique Torner

Véronique Torner co-fondatrice de l'Open CIO Summit

Véronique Torner : Avec Philippe Montargès, nous avons été depuis le début co-organisateurs de l’Open World Forum, Philippe était d’ailleurs Président en 2010. J’ai personnellement créé l’Open CIO Summit, que je préside et organise depuis trois ans maintenant et auquel assistent environ une centaine de décideurs.

Notre objectif est de promouvoir notre secteur d’activité auprès des décideurs, du grand public, et également de valoriser la filière Open Source auprès des développeurs. D’ailleurs cette année, Philippe à organisé un pôle sur l’emploi à l’OWF, autour de la publication des résultats d’une enquête menée auprès des acteurs du développement logiciel à propos de l’intérêt du profil Open Source en termes de ressources humaines.

Au cours des différentes éditions du CIO Summit, j’ai pu constater une grosse évolution des mentalités, au début, les sociétés utilisaient l’Open Source comme outil ou comme levier de limitation des coûts, alors qu’aujourd’hui, cela fait partie intégrante de leur stratégie, parce que cela crée de la valeur, de l’innovation, de nouveaux business models, en bref, c’est une nouvelle source d’inspiration pour l’entreprise. Ce que nous avions pressenti en 2006 avec Philippe Montargès, je crois qu’aujourd’hui nous le partageons avec les cadres des grandes entreprises.

> Question d’Eliane Fiolet : Qu’attendez vous du CIO Summit, quels en sont les objectifs?

Après trois ans, nous avons une audience assez fidèle et, cette année, j’ai mis en place une plateforme collaborative en espérant que les participants à la conférence échangeront des idées en dehors des sessions, au cours des prochains mois.  Les sujets, plutôt dédiés à la stratégie et non à la technique pure,   sont abordés en 40 minutes seulement pendant l’évènement, ce qui est trop court pour entamer une vraie réflexion. Je conçois le CIO Summit comme une amorce de discussions qui doivent se poursuivre toute l’année et déboucher sur l’élaboration d’un livre blanc.

Ci-dessous une interview de Véronique Torner a propos de l’Open CIO 2011 pendant l’Open World Forum 2011

Quels sont les bénéfices de l’Open Source?

5) Quels sont les bénéfices pour les entreprises à utiliser l’Open Source, soient pour leurs propres systèmes d’informations (SI), soit pour vendre des produits hardware ou software basé sur des applications Open Source ? Est ce plus simple d’utiliser l’Open Source en cas de changement de prestataire ?

Jean-Pierre Laisné :  Je travaille pour Bull qui a développé le segment « high performance computing » et sur ces dix dernières années, 90% du software de ce projet est Open Source. Pour ce cas, le bénéfice est clair, cela a accéléré notre capacité à accéder au marché et nous a permis de valoriser notre savoir faire et notre expertise sur des domaines très compétitifs. Ces solutions partent d’une base Linux et d’un certain nombre de composants Open Source sur lesquels nous ajoutons notre solution afin d’optimiser au maximum les performances. Le fait de fonder notre offre logicielle sur des briques Open Source existantes a favorisé une entrée sur le marché plus rapide tout en limitant les coûts de développement.

Le second métier de Bull est le service, et force est de constater que le métier d’intégrateur utilise énormément de frameworks Open Source. Tout développeur, toute société a au moins un Eclipse.
Il suffit de regarder le marché du travail en France pour se rendre compte que l’Open Source génère des revenus conséquents, on y voit une forte demande pour des ingénieurs experts sur Linux ou sur Python, par exemple.

Aujourd’hui, une des premières caractéristiques demandée par les clients aux prestataires est la réversibilité, c’est-à-dire qu’ils soient capables de reprendre leur solution et de l’amener ailleurs. Le fait que le logiciel libre utilise des socles applicatifs communs aide beaucoup à fournir ce service plus facilement.

Open World Forum 2011 atelier

Open World Forum 2011- Photo David Pell CCbySA



Véronique Torner : Dans certains cas, l’Open Source est la seule réponse au SI, ce qui est un peu la thématique de l’Open CIO Summit. Pour vous donner un exemple, si vous voulez constituer un cloud privé, il est très compliqué de le faire uniquement avec des briques propriétaires.

L’Open Source permet également de répondre à la complexité du SI, pour les grands comptes, le renouvellement du parc de licences propriétaires et la gestion de multiples éditeurs pour le support de ces solutions reste une source de tracas, alors que l’Open Source leur simplifie la tâche, car il offre la possibilité de traiter le support à un prestataire unique et dégage de la contrainte des licences. De plus, la nouvelle dynamique et la compétitivité du domaine permettent aux entreprises une grande flexibilité dans le choix de leurs fournisseurs.

Pour ce qui concerne l’infrastructure, Linux est devenu un standard, l’Open Source s’est imposé. Cela est aussi le cas dans pour le web, très peu de gens vont regarder des solutions propriétaires, sauf parfois pour des applications intranet qui doivent intégrer Lotus par exemple.

Nous pouvons constater qu’il y a deux ans, les DSI en étaient encore à se justifier de leur choix de l’Open Source, l’année dernière, nous avons assisté à une normalisation de ce choix et cette année, cela est naturellement considéré comme partie intégrante de leur stratégie.

Open World Forum 2011 atelier

Open World Forum 2011 - Photo David Pell CCbySA

 

Louis Montagne : Le premier bénéfice repose sur le fait que toute une communauté travaille sur un projet sans qu’il soit besoin de payer pour toutes ces heures de travail, le principe étant ensuite de reverser ses propre apports au projet communautaire.

Ensuite, cela permet une plus grande agilité, car les développeurs peuvent aller chercher l’information tous seuls sans avoir besoin de demander à leur direction des achats et, comme ils peuvent aussi regarder le code, ils vont de suite savoir si la technologie est adéquate, chose qu’il est impossible de faire avec une solution propriétaire.

Ceci étant dit, il existe de très bonnes solutions propriétaires et certaines sont même meilleures que leurs équivalentes en Open Source, cela dépend des différents sujets, on ne peut pas dire que le code Open Source est meilleur que le code propriétaire, les bénéfices peuvent plutôt se voir sur les différentes façons de fonctionner des deux domaines.

L’Open Source facilite le changement de prestataire, car pour les projets populaires tel Drupal par exemple, il existe de nombreux prestataires experts de la solution, donc la reprise du développement d’un projet par un autre fournisseur peut se faire sans trop de problèmes, et, contrairement à certains contrats de certaines solutions propriétaires, l’accès au code se fait sans entrave.

Keynote de l’Open World Forum 2011: Open Everything – Quel est le message?

6) Votre keynote : Open World Forum 2011, Open Everything – Que veut dire, selon vous “Open Everything”, quelle est la teneur de votre message?

Open World Forum 2011 entree de la conference

Open World Forum 2011 - Photo David Pell CCbySA

Jean-Pierre Laisné : Nous arrivons à un succès considérable des technologies Open Source et nous sommes à un stade de normalisation du domaine. Il existe une sorte de consanguinité entre le logiciel libre et l’Internet, qui, historiquement, ont démarré simultanément, l’Internet reposant sur le protocole ouvert TCP/IP et l’Open Source s’étant développé grâce son existence. Nous avons constaté une grande évolution depuis vingt ans : maintenant il y a énormément d’utilisateurs, des usages différents avec la montée en puissance des réseaux sociaux,du streaming vidéo, et l’existence d’entreprises extrêmement bien structurées.

La question que nous nous sommes donc posée concerne en particulier la pression actuellement exercée sur la neutralité du net : est ce que cela ne va pas changer la donne, est ce que l’Internet va continuer à être aussi ouvert qu’il l’a été, est ce que le libre sera aussi libre qu’il l’a été ?
Par exemple, est ce que le cloud computing va déboucher sur la privatisation de l’Internet? En effet, avec le Cloud Computing, il est pour la première fois possible de monétiser l’infrastructure de l’Internet, et nous pouvons nous le représenter comme des sortes de stations de péage qui contrôlent le trafic et qui nous obligent à payer des choses et d’autres.

> question d’Eliane Fiolet : l’accès a Internet a toujours été payant, la bande passante a toujours été payante, le stockage de données est payant, le cloud computing n’est qu’une extension de cela, en quoi représente-t-il donc une future privatisation de l’Internet?

Jean-Pierre Laisné :  C’est une extension de cela mais ce pas pas que cela, c’est simplement la remise en question d’une architecture distribuée qui tend a être remplacée par une architecture centralisée. Prenons l’exemple de l’hébergement : avant on n’hébergeait que des données, aujourd’hui cela va plus loin, maintenant ce sont des applications entières ou même des processus qui sont ainsi centralisés.

question d’Eliane Fiolet : en quoi le fait que “l’hébergement” (le Cloud)  concerne maintenant bien plus de choses que les simples données est-il un problème?

Jean-Pierre Laisné :   A partir du moment où vous concentrez les choses, cela peut devenir un problème si le nombre d’acteurs est lui-même restreint. La question que nous nous posons est: est ce que le cloud qui est quand même nourri par l’Open Source va devenir de plus en plus fermé, ou au contraire va-t-on trouver de plus en plus d’Open Cloud, avec l’émergence de nouveaux opérateurs et de nouveaux métiers, ou alors va-t-on tout doucement s’acheminer vers cinq ou six opérateurs de Cloud dans le monde?

> Eliane Fiolet : c’est ce que nous voyons déjà dans le domaine de la téléphonie mobile où le nombre d’opérateurs par pays est très restreint, avec en général une entente sur les prix.

Jean-Pierre Laisné :  Oui en effet, et nous ne voulons pas que cela arrive au Cloud ou même à l’Internet , c’est ce qui peut faire perdre cette notion de neutralité du net où chacun est servi de façon égale alors que, pour des raisons de qualité de service des abonnements plus ou moins restrictifs et plus ou moins chers pourrons être imposés. Un des exemples les plus flagrant est celui de Google, qui concentre énormément de services et de données dans le Cloud, les acteurs de cette taille concentrant autant de services ne pourront pas être très nombreux a l’avenir.

question d’Eliane Fiolet : quelles sont, selon vous, les solutions qui vont permettre l’émergence de l’Open Cloud?

Jean-Pierre Laisné :  L’Open Cloud est l’alliance de standards ouverts et de logiciels libres, de façon à ce que le software en lui même soit accessible à tous et qu’il puisse interopérer, afin que les utilisateurs puissent changer d’opérateur facilement. Ceci permettra de créer de nouveaux services et de nouvelles richesses. En ce qui concerne l’infrastructure, nous réfléchissons à des architectures très distribuées qui évitent le concept de silo, défendu par les tenants de l’infrastructure “lourde” et concentrée, type data center, pour aller vers des solutions plus “légères” tel que cela a été démontré par des projets de recherches comme le CETI, qui offrent une solution d’agrégation des puissances de calculs, qui rendent possible l’existence de Cloud beaucoup plus légers, beaucoup plus nombreux et plus répartis.

Avec la philosophie du Cloud actuelle qui fait la promotion de l’architecture en silo, nous sommes en train de retourner sur les mainframes centralisés alors qu’avec Internet, nous sommes dans un monde totalement ouvert et distribué, ma question est alors de savoir comment pouvons nous rester sur une architecture ouverte et distribuée tout en allant vers des solutions de cloud ouvertes.


Louis Montagne
:
l’Open Source est maintenant complètement entré dans les habitudes industrielles et fait partie de la vie des sociétés informatiques depuis cinq ans environ, avec une croissance de plus en plus forte.

Open Everything signifie que cette démarche Open Source avec son organisation et ses communautés peut s’appliquer à d’autres domaines que le logiciel, et cela produit des effets divers et variés. Nous pouvons par exemple voir des effets de transparence avec l’Open Data et l’Open Gov, qui sont peut être, il est vrai, des projets un peu extrêmes et assez complexes à réaliser. Ensuite, nous avons l’Open Content avec Creative Commons, un mouvement qui a déjà beaucoup d’actifs et de valeur, et nous voyons maintenant émerger l’Open Hardware qui commence à bien décoller.

Open Everything au sens premier signifie que  la connaissance, l’éducation, sont remises au centre de la société, en ouvrant des projets à l’appropriation, au partage et à la participation de tous.

Un monde ouvert et plus social? Seulement 1,5% de femmes dans l’Open Source, que faire pour que leur participation augmente?

8. La promotion de l’égalité de genre dans tous les domaines est activement présent au sein des institutions internationales telles que la Banque Mondiale (Open Forum) et l’OCDE avec une page spécifiquement dédiée a la promotion de l’égalité des genres dans l’Open Source.

D’après Angela Byron, la proportion de femmes dans le développement Open Source est de 1,5% alors qu’elles représentent 28% des effectifs du logiciel propriétaire.

Sur le site de l’Open World Forum, j’avais compté 7,5% d’intervenantes (à noter tous les intervenants n’étaient pas affichés sur le site, mais cela donne une idée) alors que les femmes représentent 50% de la population.

Avec des thèmes comme Open Everything, Community Citizenship, et sachant que l’Open Source a un coté parfois très militant sur l’avenir de la société, ne trouvez vous pas que c’est un problème ?
Certaines femmes de l’Open Source ont lancé des initiatives telles que le document complet de conseils pour la communauté Linux ou  l’Ada Initiative pour supporter et promouvoir les femmes et lutter contre le sexisme ambiant de la communauté Open Source

Qu’avez-vous personnellement fait pour essayer de promouvoir les femmes dans l’Open Source? 

Open World Forum 2011 public masculin

Open World Forum 2011 les intervenants au premier plan et le public - Photo David Pell CCbySA

Véronique Torner : est vrai que l’Open Source est un milieu très masculin à la base c’est parce que nous sommes dans un environnement très technologique et que les cursus éducatifs technologiques attirent assez peu de femmes, savoir pourquoi relève d’une réflexion plutôt sociétale. Par exemple, j’ai personnellement poursuivi des études en micro-électronique, nous étions trois femmes pour cent-vingt hommes.

Vous avez assez peu de femmes dans l’environnement scientifique, à part peut être dans la chimie/biologie. Le fait qu’il y ait une proportion infime de femmes dans l’Open Source par rapport au développement propriétaire s’explique par le fait que l’Open Source valorise le métier de développeur, et que les technologies libres sont souvent plus proches du hardware et de l’infrastructure, domaines dans lesquels il y a beaucoup moins de femmes. D’autre part, dans le propriétaire, c’est la partie intégration qui est plus développée, ou la maîtrise d’ouvrage est plus importante, postes dans lesquels vous trouverez plus de femmes.

Dans mon entreprise, dirigée par un binôme homme-femme, j’ai du mal à recruter des développeuses ou des administratrices système et réseau, en général les femmes occupent des postes administratifs, financiers ou marketing. Dans ma société précédente, dédiée au logiciel propriétaire, il y avait 40% de femmes, Philippe et moi nous sommes devenus assez sensibles à cette mixité homme-femme.

Globalement, les femmes sont moins séduites par l’environnement du développement, elles sont plus poussées vers des cursus qui relèvent du relationnel, de l’organisationnel et moins vers ceux des domaines techniques ou algorithmiques. L’intelligence n’est clairement pas à mettre en cause, la raison sociétale est à évoquer, les filières scientifiques ne sont très peu valorisées auprès des petites filles contrairement aux petits garçons.

Il est vrai qu’à l’Open World Forum, peu de femmes dirigent des tracks, ce qui est simplement le reflet de mon milieu professionnel. Je suis souvent la seule femme et lorsque j’en rencontre d’autres dans ce domaine, contrairement a moi, elles n’ont pas de formation technologique.

D’ailleurs, lorsque je faisais mes études d’électroniques, quand j’annonçais la nature de mon cursus lors de dîners, je passais pour une extraterrestre, ce n’était pas très « glamour » de le dire, cela est assez révélateur des stéréotypes auxquels nous sommes confrontées, un homme n’aurait très vraisemblablement pas eu droit à ce type de réactions.

Le travail pour enrailler les stéréotypes qui dévalorisent les filières technologiques auprès des femmes doit démarrer très en amont, dès la maternelle,  car il est assez difficile de changer la situation actuelle, même intervenir au moment de l’adolescence me semble déjà trop tard.

Il est vrai qu’il est aussi plus difficile de se justifier dans le milieu technique en étant une femme, pour cette raison, j’ai eu plus de mal a interagir avec les décideurs lorsque j’étais plus jeune, maintenant, mon âge me confère une plus grande crédibilité auprès de cette population.

La quasi absence de développeuses dans l’Open Source (1,5% selon la présentation de Angie Byron) est un problème, car je crois beaucoup à la mixité comme créatrice de valeur, nos équipes masculines seraient ravies d’intégrer des équipes féminines. De grandes sociétés telles qu’Areva ont fait réaliser des études sur cette question, de la même manière, nous pourrions aussi aborder la question de l’absence de mixité au niveau du management en général et des bénéfices que cela pourrait induire si la situation changeait.

Lors de l’OWF de l’année dernière, j’ai contribué au démarrage du Summit sur la diversité, un événement assez intéressant qui offrait une présentation combinant statistiques et réflexion plus générale sur la société. Cet événement n’était pas limité à la seule question des femmes mais a la diversité dans son ensemble.

Open World Forum 2011 le public d'une des sessions

Open World Forum 2011 le public d'une des sessions - Photo David Pell CCbySA

Jean-Pierre Laisné : Force est de constater qu’il y a très peu de femmes dans l’Open Source c’est une question dont nous sommes tout a fait conscients et, au sein de l’Open World Forum, c’est un sujet sur lequel nous nous penchons avec la session intitulée Women in Tech. Nous n’avons pas forcément une analyse très précise du sujet, cependant, nous tentons d’y réfléchir lors de cet événement.

Personnellement, je travaille sur l’ IBSA Summit avec Christiana Soares de Freitas qui, elle, étudie la portée de l’Open Source dans les pays en voie de développement, et j’ai pu constater bien plus de participation féminine dans ces pays par rapport à notre vieux continent européen, notamment en Afrique du Sud, et au Brésil, où la participation des femmes est extrêmement élevée.

La disparité de participation féminine entre l’Open Source et le logiciel propriétaire peut s’expliquer par la différence d’organisation des deux mondes : le système de recrutement dans le propriétaire est majoritairement géré par des directions de RH soumises a des directives européennes qui doivent instituer des consignes de parité a l’embauche, alors que l’Open Source est majoritairement développé par des PME qui, n’ayant pas de département de ressources humaines, ne mettent pas en œuvre ce type de directives.

En ce qui concerne le sexisme, on peut éventuellement se poser la question par rapport à l’organisation même des projets et des communautés Open Source : d’une part, certains développeurs Open Source derrière leurs claviers peuvent être assez désinhibés et on peut donc parfois constater des échanges assez  virulents entre membres d’une même communauté, même exclusivement masculins.

D’autre part, il faut savoir qu’un projet Open Source est en général géré et modéré par son créateur, et l’ambiance de la communauté qui y participe est très dépendante du caractère de celui-ci. Il est donc important de noter que si cette personne est odieuse, l’ensemble de la communauté attirera forcement des gens similaires, dans ce cas, je conseille aux éventuels participants de quitter le projet et de contribuer à un projet et une communauté composés de gens aimables, et il y en a un très grand nombre.

Je pense que les comportements sexistes, ou en tout cas les exemples extrêmes que vous avez cités, ne sont pas majoritaires. Personnellement, je ne comprends pas du tout cet état d’esprit fermé qui engendre des comportements discriminatoires,  cela me déplait fortement. De plus, je crois beaucoup à la présence féminine dans un groupe comme élément tempérant. Je suis également partisan de lutter contre tout type d’attitude trop élitiste ou arrogante car je suis convaincu que cela servira à ouvrir la communauté Open Source à toutes sortes de gens, aux non spécialistes en particulier – et il est important de le faire.

Je souhaiterais en savoir plus sur les initiatives que vous avez citées dans votre question, nous pourrons certainement inviter les femmes qui en sont à l’ origine à l’Open World Forum de l’année prochaine.

 

Open World Forum 2011 Panel

Open World Forum 2011 un des panels plus diversifié - Photo David Pell CCbySA

Louis Montagne : je suis d’accord avec le fait que la proportion infime de femmes dans l’Open Source est un problème et qu’il faut essayer d’y remédier. Pour ce qui concerne l’OWF de cette année, j’ai aggravé la faible proportion d’intervenantes en ajoutant le volet CODE qui est vraiment dédié aux développeurs, il n’y a que des hommes dans ces sessions car il est extrêmement difficile de trouver des développeuses Open Source. Si on ne prend que le volet Think, il me semble que nous avons plus de femmes qui interviennent qu’à la conférence LeWeb. (note de la rédaction : usuellement les thématiques et conférences Web attirent bien plus de femmes que l’Open Source)

Je ne crois pas qu’aller chercher toutes les développeuses Open Source pour essayer de présenter 50% d’intervenantes dans les sessions CODE de l’Open World Forum soit un bon message, car cela fausserait la réalité. La meilleure chose à faire est de promouvoir l’éducation, de proposer des cursus plus adaptés et trouver des solutions pour que les femmes soient intéressées par cette filière, mais cela ne semble pas trop fonctionner, en effet, par exemple, les dernières promotions d’Epita (formation supérieure en informatique) ne comportaient que 5% ou 6% de femmes seulement.

La très faible proportion de développeuses dans l’Open Source par rapport au logiciel propriétaire est du au fait que le domaine est essentiellement composé de passionnés qui vont travailler en plus de leur emploi régulier le soir et le week-end, ils représentent une minorité parmi les développeurs. Comme il le nombre de femmes ingénieures en informatique est déjà réduit à la base, on trouvera donc logiquement un nombre encore plus faible de passionnées parmi elles.

> Question d’Eliane Fiolet : justement, en parlant d’éducation, ne pensez vous pas que faire un effort supplémentaire pour trouver des développeuses (il y en a) qui interviendraient dans le volet CODE, même si elles sont en nombre réduit pour ne pas fausser la réalité, simplement pour offrir un exemple aux jeunes filles qui participent a la conférence et qu’elles ne se disent pas que ce milieu professionnel est totalement fermé aux femmes – sachant que les formations technologiques et scientifiques sont dévalorisées auprès des femmes des l’enfance ?

Louis Montagne : Je suis pour la promotion de la diversité en général et pour proposer des panels plus variés. D’ailleurs, j’ai participé au lancement, avec Roxanne Varza, de l’initiative du think tank Women in Tech qui a eu lieu cette année à l’Open World Forum. J’entend bien continuer à soutenir des sessions de ce type pour les prochaines années. L’ajout du volet EXPERIMENT fait aussi partie d’une volonté d’ouvrir la conférence à un public plus diversifié, notamment les sessions qui proposent des thématiques artistiques pour lesquelles nous avons un plus grand nombre de femmes qui interviennent.

Tags :
Dernières Questions sur UberGizmo Help

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Publicité