J’ai volé en apesanteur !

vol parabolique

Et j’ai appris qu’on pouvait faire de la science en 22 secondes ! Si vous venez régulièrement sur Gizmodo, vous savez déjà que j’ai eu la chance de voler en apesanteur à bord de l’avion Zero-G de Novespace, une filiale de l’agence spatiale française : le CNES. Pour terminer de vous raconter cette belle aventure en apesanteur, je vais vous décrire comment se déroule un vol parabolique et ce qu’on ressent quand les effets  de la gravité sont annulés.

Pour bien comprendre ce qu’on ressent, je vous invite à regarder la vidéo en fin d’article.

Avant de pouvoir embarquer pour une campagne de vol parabolique, il faut remplir tout un tas de documents. Décrire le matériel apporté, avoir une attestation médicale de son médecin, faire un électro-cardiograme (le cœur est certainement l’organe qui est le plus mis à l’épreuve pendant un vol Zero-G*), une attestation de l’employeur disant en gros que si je meurs pendant le vol, ils ne poursuivront pas le CNES ou Novespace ou Tata Yo-Yo en justice… La bonne nouvelle, Novespace souscrit automatiquement une assurance décès pour les participants. Si quelqu’un meurt, sa famille reçoit de l’argent. Ce qui est compréhensible puisque les assurances civiles ne couvrent pas les décès lors de vols d’essais.

Du coup, même si le vol ne m’effraie pas, tous ces papiers à signer et faire signer permettent de réaliser que l’exercice n’est pas sans risque.

Tout d’abord, ceux qui participent à la campagne de vol parabolique doivent assister au briefing de sécurité. Présence obligatoire. Franchement, j’ai rarement vu des présentations aussi bien huilées, mêlant information et humour. On ne s’ennuie pas. On apprend plein de chose. Puis chaque équipe scientifique va présenter ses expériences à l’ensemble des participants.

A bord, il y a donc une horloge atomique, une étude sur les explosions des aérosols, une autre sur les propriétés optiques des grains astronomiques et atmosphériques, une expérience sur les interactions auditives et vestibulaires pour la perception du corps propre et du sentiment de soi, etc.

Après ce débriefing, les équipes vont installer leurs expériences à bord de l’avion et vérifier que tout fonctionne bien. L’ambiance est tendue. Certaines expériences ne fonctionnent plus, d’autres doivent résoudre des problèmes de dernière minute. Malgré tout, il y a une bonne ambiance à bord de l’avion. Et les problèmes se résolvent l’un après l’autre, soit grâce au travail d’équipe, soit par entraide, soit grâce à l’expertise des équipes encadrantes du CNES. J’en ai vu plusieurs foncer en voiture dans les magasins de bricolage alentours.

Quand vous mettez 40 scientifiques dans un avion, en général, les problèmes ne résistent pas longtemps, et les solutions font souvent appel à un pragmatisme MacGyverien étonnant !

avion de Novespace dans la brume

Le matin du vol, la brume était très présente sur l’aéroport de Bordeaux.

Je dois embarquer à 9h le lendemain matin, mais avant je dois aller voir le médecin à 8h15 qui me donnera un médicament pour ne pas être malade pendant le vol. Bien sûr, la prise de médication n’est pas obligatoire mais fortement recommandée. J’ai le choix entre deux médicaments qui ont tous les deux le défaut d’endormir un peu et de donner la bouche pâteuse. Il y a des cachets et une injection. Je choisis la seringue car je veux mettre toutes les chances de mon côté pour ne pas gâcher ce vol en étant malade assis sur un fauteuil à l’arrière de l’avion.

Le médecin m’injecte de la Scopolamine. Un médicament très efficace pour lutter contre le mal des transports mais avec de redoutables effets secondaires. La première fois que j’en ai entendu parlée c’est en tant que sérum de vérité dans un film sur la seconde guerre mondiale. J’espère secrètement que je ne révélerais pas à tous les passagers de l’avion Zero-G, mon intérêt honteux pour la série Arrow que je regarde seul le soir quand tout le monde dort. J’ai aussi appris récemment que la Scopolamine était utilisée en Colombie pour dépouiller/agresser/violer. Pas très encourageant. Mais, je fais confiance au médecin. J’ai discuté avec lui, il est top.

10 minutes après avoir reçu l’injection de Scopolamine, je souris bêtement devant mon matériel photo, il me faut 2 ou 3 minutes pour m’en rendre compte. Heureusement, cet effet secondaire se dissipe au bout de 30 minutes. Après,  j’ai simplement la bouche hyper sèche, et ma langue ressemble à du papier de verre.

Nous embarquons enfin à bord de l’avion ! Le grand moment tant attendu est arrivé. Nous sommes à Bordeaux et aujourd’hui, au lieu de voler jusqu’au Finistère, l’avion ira jusqu’en Corse en faisant des paraboles et reviendra de la même manière. Tout le monde à bord est heureux (un effet de la Scopolamine ?), détendu et a hâte de se mettre au travail. Nous décollons et 5 minutes seulement après, on peut se détacher. Les scientifiques foncent mettre en route leurs expériences. 25 à 30 minutes après le décollage, la première parabole peut avoir lieu. Il s’agit de la parabole 0. Celle-ci ne compte pas. Les scientifiques s’en servent pour vérifier que leur expérience  pourra se dérouler normalement et que tout est bien attaché. Elle sert également aux « primo-volants » dont je fais partie à s’habituer à l’effet de l’apesanteur.

Je me place dans la zone de free-floating. J’avais entendu des tas de chose sur les vols en apesanteur, mais rien ne pouvait me préparer à cette sensation.  

La parabole se décompose en plusieurs étapes. D’abord, il y a le vol « normal », puis l’hypergravité où on pèse 1,8 fois son poids pendant une vingtaine de secondes. L’impression est dingue, je n’avais jamais ressenti ça de ma vie, je pèse 140 kg ! Lever mon bras est fatigant. Pendant cette poignée de seconde je suis dans le corps d’un obèse et je pense à eux quand j’entends le pilote dans son micro nous avertir qu’il passe en « injection ». Ce mot  signifie que je vais flotter pendant 22 secondes exactement !

Je passe d’un poids ressenti de 140 kilogramme à 0 gramme en une seconde ! Je reçois comme une décharge électrique le long de ma colonne qui avertit mon cerveau qu’un truc bizarre est en train de se produire ! La sensation est fulgurante. Je perds immédiatement tous mes repères. On m’avait prévenu qu’il y avait 2 types de réaction lors d’une première parabole et sensation d’apesanteur : ceux qui s’agrippent pour tenter de garder un contact avec le sol et ceux qui nagent pour tenter de maîtriser les mouvements. Je suis clairement dans le groupe des agrippeurs.

J’ai beau savoir parfaitement ce qu’il m’arrive, mon cerveau refuse d’accepter ce nouvel état. Je m’agrippe comme un forcené à une lanière prévue à cet effet. Pile au moment où je parviens à me raisonner un peu, j’entends le pilote annoncer le mot « ressource ». Les 22 secondes sont déjà terminées ! Je m’écrase au sol et je pèse de nouveau 140 kg !

Apesanteur Benazdia

Photo : NOVESPACE/CNES 2014

J’ai 5 minutes pour reprendre mes esprits et préparer quelques photos qui seront publiées dans des magazines pour ados. J’espère que j’arriverai enfin à me décrocher de la courroie et que je pourrai flotter librement. En effet, quand le pilote annonce « cambré » (l’avion se cambre et l’hypergravité commence) « 30 » (ça signifie que l’avion grimpe à 30 degrés), « 40 » ,puis « injection », je me sens déjà plus à l’aise. J’arrive à lâcher la sangle, je flotte ! Je suis au plafond ! J’entends « 20 »… ce qui signifie que l’avion plonge en direction de la terre à 20 degrés. J’essaie de me remettre droit,  je pousse à peine sur le plafond, mais c’est beaucoup trop fort. Je fonce vers le sol, et quand je le touche, je rebondis immédiatement en direction du plafond. Flûte ! Je suis une boule de flipper. « 30 » je me stabilise en m’agrippant à un truc au plafond, c’est le trou de l’aération. « Ressource », l’effet d’apesanteur est terminé !

Il me faudra quelques paraboles pour bien comprendre les trucs et astuces, mais franchement ce qu’on ressent n’est que du plaisir. Le plus amusant étant d’essayer de ne pas toucher de parois du tout et d’être juste un esprit flottant. C’est la première fois et certainement la seule où je ne ressens plus mon poids, je ne touche rien avec aucune partie de mon corps et si je bouge un bras ou une jambe, je ne ressens pas de résistance. C’est une sensation absolument impossible à décrire. Et je me sens chanceux, et je jubile intérieurement, j’ai envie d’hurler ma joie.

Certains scientifiques viennent aussi se détendre et s’amuser dans la zone de vol libre. Pendant ce temps, je fais le tour des expériences pour voir comment elles se déroulent. Je prends le temps de regarder autour de moi et ce que je vois est à la fois onirique, futuriste et jubilatoire. Lorsque l’avion se pose, 3h30 plus tard, tout le monde a faim, soif. Les sandwichs sortent des sacs et  on reprend des forces. On peut ensuite débriefer le vol et passer en revue ce qui s’est bien ou mal passé.

Ce jour-là, grâce au CNES, j’ai touché les étoiles. J’ai réalisé mon rêve de gamin qui était de voler en apesanteur. Il me reste heureusement d’autres rêves sur ma liste mais celui-ci est un de ceux que je n’imaginais pas réaliser. Et malgré tous les fantasmes que j’ai pu projeter sur les vols en apesanteurs, je peux vous assurer que pour une fois, la réalité était largement au-dessus de mes espérances.

Pour en savoir plus

Un astronaute (Jean-François Clervoy) vous a expliqué les différences entre apesanteur, impesanteur, chute libre etc. Il nous également montré comment reproduire les conditions d’apesanteur sur Terre.

D’un point de vue plus technique, le pilote (Jean-Claude Bordenave) nous a accueillis dans le cockpit  de l’avion Zero-G pour nous décrire comment il arrivait à supprimer les effets de la gravité grâce à une manœuvre particulière : le vol parabolique.

L’astronaute français Thomas Pesquet s’est assis quelques minutes pour nous expliquer ce qu’il faisait dans l’avion Zero-G.

Et Sébastien Rouquette,  le responsable des vols paraboliques du CNES, nous a expliqué à quoi servent les vols paraboliques et comment il accompagne les scientifiques ou astronautes dans leurs rêves d’espace.

 

*A un moment, votre cœur bat normalement. Quelques secondes plus tard, pendant la phase d’hypergravité, il doit pomper deux fois plus fort et n’est plus qu’à 70% de ses capacités, et ensuite, au moment de l’apesanteur, votre cœur est surpuissant. Pour amener le sang à vos orteils ou à votre tête, ça ne lui demande presque aucun effort… Mais ça ne dure que 22 secondes. Juste après, l’organisme repasse par la case hypergravité et votre cœur se retrouve de nouveau à 70% de ses capacités pendant une vingtaine de secondes, avant de revenir à la normale. Maintenant, vous répétez cette expérience 31 fois. Avec 1 minute et 30 secondes d’écart entre chaque parabole. Et toutes les 5 paraboles, vous avez 5 minutes pour récupérer un peu et mettre en place les prochaines expériences. Cela est répété 6 fois (6×5=30) et la première parabole est isolée, elle sert juste à acclimater le corps (ils l’appellent la parabole 0)

 

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Dernières Questions sur UberGizmo Help
  1. merci norédine, de t’ impliquer tant dans tes articles et tout simplement dans ton boulot. :)

    on sent que tu aimes ce que tu fais.

    bonne continuation. :)

  2. moi je vole en toutes circonstances, pesanteur ou pas …

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  3. Génial merci beaucoup! Je pensais qu’il n’y aurait qu’une partie concernant le vol en lui-même mais j’ai eu le plaisir de lire tout ce que tu as ressenti, c’est grandiose! J’espère bientôt avoir la même chance…

  4. Norédine: pourtant, je t’avais déjà expliqué que ce ne serait pas de l’apesanteur, j’ai même envoyé un mail avec plusieurs sources pour t’expliquer ce qu’est la pesanteur et ce que tu vivras réellement… mais tu refais la faute!

    A part cette erreur récurrente, ça a l’air sympa, tu as dû bien t’amuser!
    Une idée du prix en filière libre?

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    1. Pourquoi voter négativement alors que je signale une faute? C’est pour améliorer l’article que je dis ça…
      A moins que ce soit parce que je demande le prix en filière libre?

      En tout cas, je ne comprends pas trop le trip de ceux qui votent négativement…

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    2. Bonjour,
      comme précédemment répondu, « l’apesanteur » dont vous parlez n’est que purement théorique. Il s’agit ici d’apesanteur (ou impesanteur, ou microgravité, peu importe comment vous choisissez de l’appeler, il s’agit toujours de la même chose) identique à celle des astronautes.
      Pour répondre à votre question, le prix d’un billet « touriste » avec 12 paraboles est de 5980€. Pour réserver son vol, et pour connaitre le déroulement, c’est par ici : http://www.airzerog.com/fr/reserver-votre-vol/informations-pratiques.html

      1. Impesanteur et apesanteur ne sont pas du tout la même chose!
        L’apesanteur signifie l’absence de pesanteur alors que l’impesanteur est en fait de ressentir des effets similaires à ce qu’on ressentirait en apesanteur (alors qu’il y a quand même une force de pesanteur).

        Il y a quand même une grande différence avec l’impesanteur des astronautes: c’est qu’ils peuvent en profiter plus de 22 secondes sans devoir jouer les yoyo…

        Presque 6000 euros…
        Bien moins cher dans une piscine en plongée! (pour les mêmes sensations et pendant plus longtemps)

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        1. Non, les mots « apesanteur » et « impesanteur » signifient la même chose. C’est juste pour éviter une confusion à l’oral que le mot « impesanteur » a été inventé. En effet à l’oral, on ne sait pas de quel apesanteur on parle : « l’apesanteur » ou « la pesanteur ».
          Les astronautes sont en chute libre perpétuelle en suivant la courbe de la Terre, de la même manière que cet avion est en chute libre pendant 22 secondes et suit lui aussi une orbite plus courte. Voir vidéo : http://www.gizmodo.fr/2014/03/16/astronaute-explique-apesanteur.html

          Concernant la piscine, ce n’est pas du tout les mêmes sensations, si vous bougez un bras dans l’eau, celui-ci rencontrera une résistance. Ce qui n’est pas le cas dans l’avion Zero-G. Si vous « nagez », vous n’avancez pas. D’ailleurs, l’astronaute Thomas Pesquet explique la différence dans cette vidéo : http://www.gizmodo.fr/2014/03/19/rencontre-avec-thomas-pesquet-le-10e-astronaute-francais.html

        2. le « a » privatif n’a pas le même sens que le « im » qui est là pour dire le contraire.
          Techniquement, apesanteur: sans pesanteur et impesanteur: qui ne ressent pas la pesanteur. Donc non, je maintiens: c’est différent. Je sais que même les professionnels font l’erreur (et se mélangent les pinceaux avec micro gravité aussi), mais c’est pas une raison pour en faire de même.

          Bon, si le temps d’impesanteur ne change rien, je vais plutôt utiliser le plongeoir de la piscine, ça durera moins longtemps, mais c’est exactement le même effet (et c’est encore moins cher que louer de l’équipement de plongée!)

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        3. Source CNES :
          Impesanteur ou apesanteur ?
          Au terme apesanteur, utilisé dans le langage courant, on préfère aujourd’hui celui d’impesanteur, en raison de la confusion orale entre « la pesanteur » et « l’apesanteur ».
          Par ailleurs, l’impesanteur est un état théorique et idéal qui n’existe pas en réalité : il subsiste toujours des forces parasites, donc une pesanteur résiduelle.
          A bord d’un véhicule spatial, on parle donc en général de micropesanteur, dont la valeur est proche du millionième de la pesanteur terrestre.

          http://www.cnes.fr/web/CNES-fr/406-quest-ce-que-limpesanteur-.php

  5. Super article, (comme toujours) d’autant plus que j’attendais celui ci particulierement avec tes teases à repetition sur le sujet.
    Merci encore.

  6. Eh ben ! Après, Boulet, Korben, Noredine de Gizmodo.. Je vais me mettre à la rédaction d’un truc pour parvenir à faire ce vol moi aussi è_é
    Jalousie suprême sort de ce corps.
    En tout cas, félicitation. Ça fait rêver !

  7. Super chance que tu as eue. En tout cas ça fait plaisir de voir que tu y a pris autant de plaisir. C’est un juste retour des choses, quand on voit la qualité des articles que tu fais pour nous, et le plaisir que nous donne à les lire.

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