L’hibernation peut-elle repousser les limites de la vie humaine ?

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Personne n’a oublié le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick « 2001 : l’odyssée de l’espace », film visionnaire dans lequel la majeure partie des membres d'équipage d’une longue expédition spatiale vers Jupiter avaient été placés dans des capsules de conservation et plongés dans une sorte d’hibernation ralentissant leur métabolisme, en attendant d’être réveillés par l’ordinateur de bord, le trop intelligent HAL…

Depuis l’Antiquité, les hommes ont toujours été fascinés par les propriétés extraordinaires du grand froid en matière de conservation des organismes vivants. On sait que les marchands romains étaient capables d’acheminer les poissons pêchés dans le Rhin jusqu’à Rome, en les transportant dans des amphores remplies de glace. Il y a plus de deux siècles, en 1811, Delphin Pingault présenta une thèse surprenante sur la « Congélation des animaux supérieurs » devant l’Académie de médecine de Paris et montra, grâce à plusieurs expériences scientifiques sur des chiens, qu’il était possible dans certaines conditions de ralentir considérablement le métabolisme d’un mammifère par le froid puis de le ramener à la vie. Il fallut cependant attendre 1858 pour que Ferdinand Carré invente la réfrigération industrielle et 1913 pour voir apparaître le premier réfrigérateur domestique à Chicago.

A partir de 1883, la production d’azote liquide permit parallèlement l’essor de la cryobiologie en autorisant la conservation sur des durées de plus en plus longues de cellules, puis de tissus et d’organes. En 1962, Robert Ettinger publia aux États-Unis son célèbre livre « La perspective de l’immortalité », qui eut un grand succès public et devint une véritable référence pour les « cryonics », c’est-à-dire les adeptes de la cryogénisation (la congélation à très basse température) post-mortem. Le 12 janvier 1967, un Américain de 73 ans, professeur en psychologie, James Bedford, décédait d’un cancer. Convaincu que la médecine parviendrait dans un lointain futur à le ranimer et à le guérir, il fut le premier être humain à être cryogénisé, c’est-à-dire congelé dans de l’azote liquide, juste après son décès. Il repose à présent en Arizona, dans les locaux de la société Alcor et attend patiemment une hypothétique résurrection…

En presque un demi-siècle, environ 300 personnes dans le monde se sont fait cryogénisées après leur mort, dans l’espoir que la science pourrait un jour les ramener à la vie et plus de 2000 personnes ont signé un contrat prévoyant leur cryogénisation. Il est vrai que, depuis la fin du siècle dernier, les techniques de cryogénisation employées par les quelques sociétés qui promettent à leurs clients la vie éternelle ont considérablement évolué.

Une fois décédées, les personnes qui ont choisi cette option ne sont plus simplement congelées à très basse température mais subissent un traitement sophistiqué qui remplace leurs fluides corporels par des « cryoprotecteurs », c’est-à-dire des substances chimiques capables d’éviter la formation de cristaux de glace au cours du processus de congélation et d’empêcher ainsi que les dommages irréversibles ne détruisent les tissus et les organes. La société Alcor affirme d’ailleurs à ce propos que de récents scanners effectués sur des patients « cryopréservés » à – 196°C ont montré que leur cerveau était toujours en bon état de conservation…

En 2004, une nouvelle étape importante a été franchie dans la maîtrise de la cryogénie quand des chercheurs du centre de recherche californien 21st Century Medicine, Gregory Fahy et Brian Wowk, ont réussi à cryogéniser un rein de lapin, à le ramener à température ambiante puis enfin à le regreffer avec succès sur l’animal dont ils l’avaient extrait. Ce centre de recherche travaille désormais à la cryogénisation d’un mammifère entier.

Il y a deux ans, une autre équipe de recherche tchèque, dirigée par Vladimir Kostal, est parvenue pour sa part à congeler partiellement des larves de mouches drosophiles puis à ramener celles-ci à la vie. À l’issue de cette cryogénisation, ces larves ont non seulement poursuivi leur développement, mais certaines d’entre elles ont donné naissance à une descendance viable !

Selon cette étude, il semble que ce soit la combinaison d’une acclimatation progressive au froid et d’un régime alimentaire particulier enrichi en L-proline (un acide aminé qui remplit la fonction « d’antigel ») qui ait permis de ramener à la vie après congélation plus de 60 % des larves traitées.

Enfin, au début de cette année, des chercheurs japonais ont eu la grande surprise de constater qu’une petite sangsue asiatique, Ozobranchus jantseanus, avait résisté sans problèmes à quinze mois de congélation à -90° et pouvait de surcroît être immergée dans l’azote liquide à -196° pendant 24 heures, puis être ramenée à la vie ! (Voir PLOS One)

Mais en dépit de ces avancées scientifiques et technologiques réelles intervenues depuis plus de 50 ans dans le domaine de la Cryobiologie et de la Cryogénisation, personne n’est encore en mesure de garantir aujourd’hui qu’il sera un jour possible de ramener à la vie des êtres humains cryogénisés pendant de très longues périodes. Mais le contraire est également vrai : compte tenu de l’accélération fulgurante du progrès scientifique et technique, ce qui relevait encore de la science-fiction il y a quelques années devient aujourd’hui possible et la science ne peut pas non plus affirmer de manière catégorique qu’il sera à tout jamais impossible de « réveiller » des personnes cryogénisées pendant des décennies ou des siècles. Trois professeurs réputés de l’Université d’Oxford, Nick Bostrom, Anders Sandberg et Stuart Armstrong, ont d’ailleurs récemment annoncé vouloir se faire cryogéniser à leur décès, ce qui montre que le point de vue de la science est en train d’évoluer dans ce domaine.

En fait, les adeptes de la cryogénisation font un peu le pari de Pascal. Selon eux, ils n’ont rien à perdre et tout à gagner puisque, dans le pire des cas, ils mourront définitivement, comme le fait l’homme depuis l’aube des temps. Ces « Crionycs » se disent convaincus qu’il suffit d’attendre suffisamment longtemps pour que la science permette de réanimer et de guérir les personnes congelées.

Mais en attendant de pouvoir peut-être un jour « ressusciter » des êtres humains cryogénisés depuis des lustres, cette fascinante technique commence déjà à être employée très concrètement dans le domaine médical. Au centre de médecine de l’Université de Pittsburgh, des essais pour placer des victimes de blessures par balle ou par arme blanche dans un état de stase vont prochainement commencer (Voir National Geographic).

Cette méthode, bien que spécifique, présente de fortes similitudes avec la cryogénisation. Toutefois, les médecins et chirurgiens qui l’expérimentent ont préféré lui donner une appellation propre : EPR-CAT (Emergency Preservation and Resuscitation for Cardiac Arrest from Trauma), ce qui veut dire « Préservation et réanimation d’urgence pour les arrêts cardiaques liés à un traumatisme. »

Cette technique consiste notamment à remplacer le sang du patient par une solution saline froide qui fait rapidement baisser la température du corps et arrête pratiquement toute activité cellulaire. Elle peut être utilisée sur une personne qui vient juste de décéder et permet de placer celle-ci dans un état très particulier de stase, qui va laisser le temps aux chirurgiens d’intervenir sur les blessures souvent très graves qui menacent la vie du patient.

Certes, il existe déjà des techniques qui permettent de refroidir le corps des patients et de ralentir leur métabolisme avant certaines opérations du cœur ou du cerveau, en faisant circuler le sang dans une machine qui le refroidit. Mais cette procédure est lourde et complexe et, de plus, elle n’est pas utilisable en situation d’urgence, quand les médecins sont confrontés à des hémorragies massives ou que le cœur du patient a déjà cessé de battre.

Cette nouvelle technique est expérimentée depuis une quinzaine d’années sur des porcs par l’équipe du professeur Rhee et les taux de survie de ces animaux ont fini par atteindre les 90 %… Pour les essais sur l’homme qui vont commencer, les sujets devront avoir été victimes d’un arrêt cardiaque après un traumatisme, et les moyens conventionnels de réanimation cardiaque devront avoir échoués. Dans ce genre de scénario, le patient a souvent déjà perdu la moitié de son sang et ses chances de survie ne sont plus que d’une sur dix.

La première étape consistera à injecter une solution saline par le cœur jusqu’au cerveau, ce qui permettra de faire face à l’absence d’oxygène dans ces deux régions clés. La température corporelle devrait alors descendre jusqu’à 10°C en moins d’un quart d’heure. Dans cet état, le métabolisme du patient ralentit considérablement. Il n’a plus de sang dans le corps, ne respire plus, et n’a plus d’activité cérébrale.

Le patient peut alors être amené en salle d’opération où les chirurgiens ont environ 2 heures pour intervenir et tenter de traiter les lésions. Enfin, la solution saline est remplacée par du sang frais qui va réchauffer progressivement le corps du patient, évitant d’endommager organes et tissus. Si cette technique de pointe confirme ses promesses sur l’homme, les quelques heures ainsi gagnées pourraient permettre de sauver de nombreuses vies dans les cas d’extrême urgence.

Mais il est un autre domaine, déjà pressenti, nous l’avons vu, par Stanley Kubrick, dans lequel la cryogénisation, ou les techniques qui en sont dérivées, risque de s’avérer très utile, voire indispensable. Il s’agit évidemment des voyages spatiaux de longue durée, comme celui envisagé vers la planète Mars d’ici le milieu de ce siècle.

À l’occasion du dernier congrès astronautique international qui s’est tenu au début de ce mois à Toronto, la société de conseil en aérospatial Space Works a présenté les résultats de son étude sur l’utilisation d’une forme d’hibernation pour réduire le coût d’une expédition humaine vers la planète rouge. Ces recherches, financées par la NASA visent à plonger les astronautes dans un état de sommeil profond, déclenché par un refroidissement contrôlé de leur température corporelle.

Concrètement, il s’agirait, en utilisant des techniques issues de l’hypothermie thérapeutique déjà employées dans certains hôpitaux, d’abaisser la température du corps pour ralentir le métabolisme et réduire ainsi sensiblement le besoin en oxygène des cellules. La baisse de la température corporelle se ferait très progressivement, à l’aide d’un système intranet nasal, à raison de 0,6°C par heure pendant 6 heures. Le gros avantage de cette technique par rapport à un refroidissement externe est la réduction considérable des risques de lésions des tissus. Le « réveil » des astronautes serait déclenché simplement en arrêtant le système de refroidissement et prendrait aux plus huit heures…

Il reste que, compte tenu de la très longue durée du voyage spatial vers Mars (Trois à six mois), il n’est pas envisageable, dans l’état actuel de la technologie, de placer tous les astronautes pour toute la durée du vol dans cet état de refroidissement contrôlé. Le scénario le plus probable serait donc que chaque astronaute soit placé à tour de rôle, pour quelques semaines, en hibernation.

Le recours à cette technologie de sommeil cryogénique présente un double intérêt : d’une part, il réduit sensiblement le coût d’une telle expédition qui pourrait alors s’effectuer dans un vaisseau plus compact embarquant moins de ressources (eau, nourriture, oxygène). D’autre part, cet état de biostase provoquée pourrait contribuer à limiter l’impact psychologique résultant d’une cohabitation de longue durée dans un espace confiné.

On voit donc qu’au-delà de la cryogénisation très médiatique d’une poignée de privilégiés fortunés, l’utilisation de mieux en mieux maîtrisée des techniques de refroidissement et la connaissance de plus en plus fine de l’impact du niveau et des variations de température sur les structures et processus biologiques, ouvrent un vaste et fascinant champ de recherche qui commence à peine à être exploré. Gageons que, d’ici la fin de ce siècle, si la cryogénisation et l’hibernation ne permettent pas de revenir, comme Lazare, d’outre-tombe, elles seront néanmoins présentes et largement utilisées dans une multitude de domaines scientifiques et industriels et transformeront profondément nos économies et nos sociétés.

Initialement publié sur RTflash, cet article est reproduit sur Gizmodo.fr avec l’aimable autorisation de René TRÉGOUËT, Sénateur Honoraire et fondateur du Groupe de Prospective du Sénat de la République Française.

 

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Dernières Questions sur UberGizmo Help
  1. Cryogéniser une personne décédée consiste à congeler un cadavre, pas un être qu’on pourrait ramener à la vie.
    Car un être vivant est un corps et une conscience ou un esprit. La conscience a besoin d’un cerveau qui convertit les pensées en courants électriques et un cerveau a besoin d’un cœur pour être alimenté en oxygène.
    Un corps a besoin d’une conscience pour exister et du subconscient qui assure les fonctions vitales. Bref ces deux choses sont indissociables. Ceux qui ont fait cryogéniser leurs corps ne sont plus là et ne reviendront jamais,.

    Par contre on peut très bien baisser la température d’un corps et ralentir le métabolisme pour prolonger la vie ou pour voyager dans l’espace.

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